You are currently viewing Les pandémies, avant et ailleurs
Gravure allemande de 1656 montrant un médecin allant au contact des pestiférés © AKG

Les pandémies, avant et ailleurs

Si ici, à Genève, mais aussi ailleurs en Occident, le sujet général d’inquiétude est devenu l’inévitable Covid-19, cela n’a pas toujours été le cas pour les pandémies précédentes comme la grippe de 1968-1969 dite grippe de Hong-Kong. Plus surprenant encore, le Covid-19 terrifie beaucoup moins en Afrique où pourtant l’OMS avait prédit qu’il ferait des ravages. C’était peut-être oublier que l’Afrique fait face à d’autres maux si meurtriers que celui-ci pouvait apparaître comme moins angoissant que les guerres récurrentes, la faim, les maladies presque inguérissables sur ce continent (Malaria, rougeole, Ebola, etc.), la sécheresse, etc.

L’Afrique vue par l’Occident

C’est ainsi que, interviewé par TV5 Monde, l’intellectuel sénégalais Felwine Sarr, économiste de profession, s’interroge sur l’Occident et son inquiétude pour l’Afrique dans cette crise du Covid-19.

L'écrivain sénégalais Felwine Sarr
Felwine Sarr en 2015 © Patrice NORMAND/Opale/Leemage

Selon lui, cette réaction vient de « l’afro-pessimisme« . En effet, alors que les premiers cas se sont déclarés en Afrique en même temps que sur le sol de nombreux pays européens, l’hécatombe prédite n’a pas eu lieu. Certes, la branche africaine de l’OMS indique, à la date du 30 avril 2020, être préoccupée par l’augmentation, lente mais tout de même perceptible, du nombre de cas, mais les chiffres rapportés sont sans commune mesure avec ce que connaît l’Europe. En effet, pour l’ensemble du continent africain (1.3 milliards d’habitants), on dénombrait 36’460 cas déclarés pour 1’581 décès. Bien sûr, tous les décès liés au Covid-19 ne sont probablement pas répertoriés… mais c’est également le cas pour les décès intervenant dans les autres pays du globe.

En Europe aussi, le comptage des malades pose question

Certains pays, comme l’Espagne par exemple, renonce même à mentionner les morts en maison de retraite de sorte que le nombre de décès imputables au Covid pourrait être cinq fois plus important, comme le relate le Parisien dans son édition du 8 avril 2020.
Selon Felwine Sarr, le fait qu’on n’ait pas noté une affluence plus importante dans les hôpitaux ni un nombre augmenté de décès depuis l’arrivée des premiers cas de Covid en Afrique signifierait que la pandémie est moins mortelle sur ce continent que dans le reste du monde.

Et pourtant, l’Europe va plus mal…

Malheureusement, cela ne change rien à la vision qu’a l’Occident sur l’Afrique. Sa conclusion: « Actuellement, le nouveau narratif est d’affirmer qu’il n’y aura peut-être pas de catastrophe mais que nous allons mourir de faim à cause de la crise économique. Toujours la même image misérabiliste« . Et ce ne sont pas les chiffres pour l’essentiel assez rassurants de Wikipédia qui vont changer ce que l’Occident pense de l’Afrique, même si certains pays (Ethiopie, Rwanda, par exemple) n’enregistrent aucun décès à la date du 22 mai 2020…

A titre de comparaison, à la date du 5 mai 2020, on pouvait noter pour l’Europe les chiffres suivants, autrement plus effrayants:

  • Suisse: 29’981 cas, 1’477 décès (8.57 millions d’habitants)
  • France: 132’000 cas, 25’201 décès (66.99 millions d’habitants)
  • Allemagne: 166’000 cas, 6’993 décès (83 millions d’habitants)
  • Italie: 212’000 cas, 29’079 décès (60.36 millions d’habitants)
  • Espagne: 219’000 cas, 25’613 décès (46.94 millions d’habitants)

Au total, rien que pour ces 5 pays européens, la pandémie aura fait 88’363 morts ! Et ce n’est pas fini…

Les pandémies de grippe de 1956-58 et 1968-69… et les épidémies précédentes

Entre 1956 et 1958, c’est une autre pandémie qui fait des ravages, entre 1 et 4 millions de morts selon les sources. Cette « grippe asiatique » passera auprès de la population et des médias comme une maladie banale alors qu’elle fera des ravages, notamment auprès des personnes ayant des antécédents cardiaques ou les femmes enceintes au troisième trimestre de grossesse.

Grippe asiatique de 1957, une salle de soins en Suède
Une salle de soins en Suède en 1957 pendant la grippe asiatique. – Photo : N.C.M.

Plus surprenant: la réaction en 1968-1969 à l’épidémie de grippe dite « grippe de Hong-Kong » qui fera au moins 1 million de morts à travers le monde. Le quotidien Le Monde se demande: « Coronavirus: qui se souvient encore de la « grippe de Hong-Kong » de la fin des années 60″ . Le journal le Temps, a peut-être un début de réponse: « (…) l’Europe se moquait des épidémies » à cette époque pourtant pas si lointaine. Le quotidien helvétique tente de trouver des explications à ces réactions diamétralement opposées à un demi-siècle d’écart.

Dactylos à Londres pendant la grippe de 1968
Des employées de bureau portent des masques pour se protéger de l’épidémie de grippe, à Londres, le 30 décembre 1969. BETTMANN ARCHIVE / GETTY

Le monde a les yeux tournés vers d’autres problèmes

Dans les deux cas, ces pandémies se sont produites à des périodes où l’attention internationale était focalisée sur d’autres thèmes. La guerre de 1939-45 était encore proche dans les mémoires en 1956-58 et on mettait beaucoup d’espoir dans les antibiotiques qui venaient d’avoir été mis au point. Et en 1968, c’étaient les événements historiques dans plusieurs régions du monde qui faisaient passer la grippe en arrière-plan.

Hécatombes à l’Antiquité et au Moyen-Age

Et enfin, les épidémies durant l’Antiquité ou au Moyen-Age, sont également intéressantes… et terrifiantes à étudier. Le nombre de morts était absolument affolant, certaines épidémies, telles la peste noire ayant, selon Wikipédia, « (…) tué de 30 à 50 % des Européens en cinq ans (13471352) faisant environ 25 millions de victimes« .

Tableau de Pieter Brueghel l'Ancien La peste noire
La peste noire, « Le Triomphe de la Mort » par Pieter Brueghel l’Ancien, 1562 © Museo del Prado Wikimedia Common

Si vous avez envie de vous faire peur, regardez l’excellent documentaire de l’INA, truffé de tableaux, statues, représentations en lien avec la peste. Après cela, le Covid-19 vous apparaîtra comme bien moins terrifiant…

Car, comme le relève l’historienne de l’antiquité Anne Bielman Sanchez dans son article intitulé Epidémies antiques, « La résilience des populations antiques, leur capacité à affronter les épidémies sans céder complètement au découragement – malgré des ressources médicales dérisoires –, devraient peut-être nous inciter à relativiser la situation créée par le COVID19« . CQFD.