Genève et ses frontaliers

Je t’aime moi non plus

Ah les lieux communs sur les frontaliers ! Profiteurs (« ils paient des loyers bas en France et gagnent une fortune en Suisse »), mal élevés (« Ça se voit que c’est un Français »), considérés comme les conducteurs les plus irrespectueux (mais talonnés de près par le cycliste, au moins aussi honni) et comme uniques responsables des bouchons-monstres que connaît quotidiennement Genève…

A chaque article sur les frontaliers, les lecteurs de la Tribune de Genève se déchaînent dans la partie commentaires de leur quotidien favori. Même si Jean-François Mabut, responsable des blogs de la TdG prend leur défense dans son billet intitulé « Frontaliers, on vous aime ! », il n’empêche que celui qui est parfois appelé « frouze » par le « vrai » Genevois se sentira toujours moins légitime que ce dernier. Il est d’ailleurs rappelé à son statut d’étranger grâce à son « Livret pour étrangers » qui lui donne justement le droit de vivre en France voisine et travailler à Genève.

Livret pour étrangers (permis G)

J’en ai moi-même fait l’expérience lorsque, vivant encore à Ferney-Voltaire, j’ai reçu deux permis G. Le premier m’accordait une autorisation de travail d’un an (correspondant à la durée de mon contrat de travail)… et le second, pour le même emploi, me gratifiait généreusement de 5 ans ! Lorsque j’ai appelé l’Office cantonal de la population et des migrations pour comprendre quel était le document à utiliser, mon interlocutrice s’est exclamée avec un agacement non dissimulé: « Ah vous les frontaliers, vous ne comprenez jamais rien !  » Elle a bien sûr dû reconnaître que l’erreur venait de leur service. Cependant, cette anecdote est révélatrice des tensions existant entre Genevois et frontaliers. Et pourtant, parmi ces Genevois, près des deux tiers sont titulaires d’un passeport étranger. Cela n’empêche pas ces binationaux d’être souvent parmi les plus farouches opposants à la libre circulation des personnes.

Frontaliers « omniprésents »

Depuis les Accords bilatéraux II de 2004, le frontalier est encore plus présent à Genève que précédemment. Même si les frontaliers sont absolument vitaux à l’économie genevoise, force est de constater qu’ils sont souvent victimes d’un véritable racisme anti-frontaliers. Comme le note Le Temps dans son article justement intitulé « Ces frontaliers dont personne ne veut », la pression est même de plus en plus forte pour convaincre les futurs employés de déménager à Genève s’ils veulent être engagés par l’entreprise pour laquelle ils ont postulé.

L’infographie ci-dessus est extraite de l’article de la Tribune de Genève du 20 février 2020 « Le nombre de frontaliers bondit à Genève » Une hausse de 4.9% en 2019, ce qui porte le nombre de frontaliers à 87’000. Mais le terme de « bond » choisi par le journaliste rappelle encore cette idée d’invasion de Genève par les frontaliers menaçants…

Quelques bonnes nouvelles quand même…

Depuis 2018, les frontaliers sont considérés comme des indigènes en Suisse, comme le rapporte France 3 dans cette vidéo du 11 septembre 2018.

En résumé, comme le précisait Le Dauphiné dans son article du 10 septembre 2018, « (…) les travailleurs français ayant perdu leur emploi en Suisse (peuvent) s’inscrire dans les Offices régionaux de placement. Ils bénéficieront de la même priorité pour les offres d’emploi que leurs homologues helvètes ». La préférence nationale suisse, acceptée par l’initiative «Contre l’immigration de masse» le 9 février 2014 n’aurait donc plus lieu d’être…

… mais l’UDC veille au grain

Si la crise du Covid-19 aura permis de comprendre que, dans de nombreux secteurs, Genève aurait été mise à l’arrêt sans les frontaliers, cela ne convainc pas l’UDC. Ce parti est à l’origine de l’initiative populaire du 31 août 2018: « Pour une immigration modérée (initiative de limitation) ». Il est improbable que cette initiative passe. Mais si c’était le cas, cela mettrait en péril la situation actuelle des frontaliers et partant celle de l’économie genevoise…Espérons que le vrai Genevois s’en souviendra lorsqu’il s’agira d’aller voter le 27 septembre !

… et le Covid-19 aussi !

Comme chacun le sait, les frontières de l’espace Schengen ont été fermées le 17 mars 2020 dans l’espoir de lutter contre la propagation du Covid-19. Or dans la région du Grand-Genève, les frontières ne voulaient plus dire grand-chose tant on les traversait facilement… Mais si on s’y risque maintenant, gare aux amendes ! Et les douaniers ne sont pas très compréhensifs, comme on peut le lire dans ce petit texte d’Encre Bleue, de la Tribune de Genève.

Ne pas oublier que le frontalier enrichit Genève…

Grâce à l’impôt prélevé à la source, Genève est assurée de recevoir directement les taxes que les travailleurs frontaliers ont à payer. En 2019, cette somme s’est élevée à 560 millions, comme le révèle Le Temps le 24 juin 2020. Une manne que les « anti-frontaliers »ont tendance à oublier lorsqu’ils accusent le travailleur frontalier de tous les maux…

Les salariés frontaliers sont prélevés mensuellement par leur employeur comme s’ils étaient célibataires, sans enfant et travaillant à 100%. Charge ensuite au frontalier d’effectuer lui-même les démarches pour la rectification de l’impôt à la source, démarches coûteuses en temps et parfois en argent, comme j’en ai moi-même régulièrement fait l’expérience. Le frontalier est ainsi le contribuable le plus fiable de Genève puisque c’est le seul qui verse ses impôts directement.